Au-delà du Français au bureau

Vous ne comprenez rien aux travaux que rédigent vos compagnons de classe? Vous en avez marre de récrire les textes de vos collègues de travail? Offrez-leur un manuel de rédaction! Mais attention, pas n’importe lequel. Voici cinq titres qui m’apparaissent complémentaires.

  1. Guide du savoir-écrire, de Jean-Paul Simard, publié en 2005 aux Éditions de l’Homme.

Si un manuel de rédaction peut être mythique, pour moi c’est celui-là. Quand j’étais petite, nous avions à la maison la première édition qui remonte à 1984. Ce manuel décrit plusieurs genres issus des domaines administratif, journalistique et scientifique. Il présente également des techniques de base pour « bien » écrire, en plus de fournir de nombreuses recommandations sur le style. C’est à mon avis l’un des plus complets.

  1. Guide raisonné de rédaction. De l’idée au texte, de Daniel Samson-Legault, publié en 2012 aux Éditions MultiMondes.

Comme son titre l’indique, ce manuel présente la rédaction comme une démarche dont le point de départ est une idée. La rédaction serait-elle donc une activité de conception? (Note: J’emprunte cette idée à mon collègue et ami Éric Kavanagh, professeur à l’École de design à l’Université Laval.) Contrairement au Guide du savoir-écrire, le Guide raisonné de rédaction ne présente pas de « recettes » pour bien écrire, ni de recommandations stylistiques, mais couvre une diversité de genres, dont plusieurs sont journalistiques (communiqué, entrevue, billet, reportage, éditorial, etc.).

  1. De la lettre à la page web, d’Isabelle Clerc et Éric Kavanagh, publié en 2006 aux Publications du Québec.

Ce manuel aborde la rédaction dans la perspective des communications entre le gouvernement et les citoyens. Après avoir présenté la démarche de rédaction, les auteurs se concentrent sur cinq genres administratifs : la lettre, le courriel, le formulaire papier, le formulaire électronique et le site web (ce dernier point est d’ailleurs un avantage majeur en comparaison avec les autres ouvrages). En bref, De la lettre à la page web est un incontournable pour les rédacteurs du service public!

  1. Le français scientifique : guide de rédaction et de vulgarisation, de Jacques Leclerc, publié en 1999 aux Éditions Linguatech.

Ce manuel décrit quelques genres scientifiques (article, synthèse, etc.) et aborde les deux qualités essentielles de l’article scientifique, à savoir l’objectivité et la précision. On y consacre en outre tout un chapitre sur l’argumentation, en plus d’aborder la vulgarisation et le lexique scientifique. C’est l’un des ouvrages que j’ai utilisés pour créer le cours Rédaction technique et scientifique à l’UQO.

  1. La profession de rédacteur, de Jean Dumas, publié en 2009 aux Éditions Fides.

Ce livre n’est pas un manuel de rédaction à proprement parler, mais plutôt un essai sur la profession de rédacteur. Quelles qualités doit-il posséder? Quels défis l’attendent sur le marché du travail? Comment choisir entre le travail autonome ou salarié? Très utile pour les personnes qui commencent des études en rédaction et pour celles qui envisagent de démarrer leur entreprise de rédaction.

En conclusion, on me demande souvent si je recommande Le français au bureau. Eh bien, s’il ne figure pas dans cette liste, c’est parce que je ne le considère pas comme un manuel de rédaction…

Aimeriez-vous contribuer à la bibliothèque du rédacteur? Proposez un titre avec un commentaire!

Pour un logiciel de rédaction intégré

Les recherches que j’effectue sur la rédaction numérique m’ont amenée à conduire en 2011 un groupe de discussion avec 8 rédacteurs professionnels. Avec cette recherche, dont les résultats ont été publiés dans la revue Scripta, je poursuivais deux objectifs : 1) vérifier l’étendue des outils informatiques utilisés par les travailleurs du texte et 2) identifier les défis liés à la rédaction numérique.

Sans surprise, les rédacteurs interrogés ont confirmé qu’ils utilisaient de nombreux outils informatiques: traitement de texte, moteur de recherche Web, messagerie, correcteur, dictionnaire électronique, ouvrage de référence en ligne, plateforme de dépôt de documents, tableur, logiciel de reconnaissance vocale, etc. Ajoutons à cela que la réalisation d’un projet de rédaction implique généralement de consulter de multiples documents comme des pages Web, des courriels, des livres numériques, des textes partagés, etc. Comme vous pouvez l’imaginer, la combinaison des outils utilisés et des documents consultés entraîne une multiplication des fenêtres à travers lesquelles le rédacteur doit naviguer. Cette réalité a d’ailleurs été décrite dans une étude de cas publiée en 2014 dans le Journal of Writing Research.

Et c’est justement cette alternance entre les fenêtres que les rédacteurs interrogés ont identifiée comme l’une des principales difficultés de travailler avec les outils informatiques. Selon eux, leur poste de travail est saturé, ce qui ralentirait leur productivité et nuirait à leur créativité. Toutefois… ces mêmes rédacteurs accueillaient avec enthousiasme l’idée d’utiliser de nouveaux outils. C’est paradoxal, non? Ces positions ont été prises à des moments différents de la discussion, ce qui pourrait expliquer en partie la contradiction.

Il n’en demeure pas moins que la situation est réellement paradoxale : il existe plus d’outils que ce que les rédacteurs connaissent et utilisent, et d’autres outils seront créés… alors que le poste de travail est déjà saturé. Attendrons-nous que Microsoft ajoute des fonctions à son traitement de texte? Ou créerons-nous, de concert avec l’industrie langagière, un environnement informatique intégré, dédié à la rédaction professionnelle et basé sur les besoins des utilisateurs?

Je ne parle pas ici de simplement « incorporer » des outils dans un logiciel existant, comme lorsqu’on lance le programme Antidote dans Word et qu’une autre fenêtre s’ouvre. Je fantasme plutôt sur un logiciel de rédaction véritablement intégré et ce logiciel n’a pas encore été créé. Et vous, quel est votre logiciel de rêve? Partagez vos idées en publiant un commentaire!

Note : Je salue au passage les personnes qui ont participé à mon étude et les remercie une fois de plus pour leur précieuse contribution à la recherche.

© Marie-Josée Goulet

Révisez vos textes comme vous traitez les bons vins

Lorsque j’expose à mes étudiants la démarche de production d’un document de qualité professionnelle, j’insiste sur l’importance de faire décanter le texte avant de le réviser. L’expression « faire décanter le texte » (voir note) réfère évidemment à la décantation du vin, qui consiste à laisser reposer le liquide dans un récipient afin que les particules solides s’y déposent au fond.

Le vin, c’est le texte. Lorsque vous composez un texte, votre cerveau construit des représentations (ou images) de ce texte. Toutefois, ces représentations ne concorderaient pas exactement avec la réalité, du moins pas chez les rédacteurs moins expérimentés. En d’autres mots, les représentations mentales créées par le cerveau pendant la rédaction d’un texte brouilleraient notre capacité à voir le véritable texte. On ne voit plus les fautes. C’est donc dire que le texte qu’on voit tout de suite après l’avoir écrit est comme un vin dans lequel nagent des particules: il est embrouillé. (C’est beau comme image, non?)

Il existe des preuves scientifiques à l’appui de cette théorie. Dans une étude conduite en 1993, deux chercheurs américains ont demandé à des étudiants de corriger un texte rédigé par eux-mêmes et un texte rédigé par une autre personne. Résultat : les étudiants ayant fait la révision 20 minutes après la rédaction ont eu plus de difficulté à détecter les erreurs dans leur propre texte, tandis que ceux ayant fait la révision 2 semaines après ont détecté leurs propres erreurs, avec un taux de réussite équivalent à la révision du texte d’une autre personne. L’explication est simple : les étudiants du premier groupe se sont basés sur la représentation mentale de leur propre texte, tandis que les étudiants du deuxième groupe n’avaient plus accès à cette représentation, comme lorsqu’on corrige un texte rédigé par autrui.

J’ai conduit ma petite expérience maison, avec le texte que vous avez sous les yeux. Après avoir fait décanter le texte 30 minutes, j’ai apporté 18 modifications. Après l’avoir fait décanter 11 jours (ne faites pas cela avec du vin), j’ai apporté 34 modifications supplémentaires. Il n’y avait pas de faute comme telle, mais croyez-moi : cette version est meilleure!

En conclusion, plus longtemps on fait décanter son texte, meilleure sera la qualité de la révision. Si cela pouvait être vrai pour tous les vins…

Note: Je ne peux affirmer hors de tout doute que je suis la mère de cette expression, mais la probabilité est assez élevée.

© Marie-Josée Goulet

Rédaction numérique, électronique ou web?

Vous avez sans doute remarqué que plusieurs expressions sont utilisées pour désigner la rédaction effectuée avec les technologies : rédaction électronique, rédaction numérique, rédaction 2.0, rédaction web, rédaction en ligne, etc. Ces expressions sont-elles synonymes? En quoi se distinguent-elles? Bref, comment s’y retrouver?

J’ai analysé cette question dans un article scientifique rédigé conjointement avec Laurence Pelletier, candidate à la maitrise en études langagières. Partons de ce schéma (il faut vraiment le lire pour comprendre la suite).

Types de rédaction numérique

Types de rédaction numérique

Nous avons dans un premier temps dressé la liste des formes particulières de rédaction (à gauche dans le schéma). Cette liste n’est pas exhaustive. Elle est issue d’une analyse des plus récentes définitions proposées en rédactologie et pourra certainement être bonifiée au fil de nos recherches.

Dans un deuxième temps, nous avons regroupé les types apparentés de rédaction. C’est ainsi que nous en sommes venues à la distinction rédaction électronique / rédaction web. Puis, il fallait choisir une expression générique qui engloberait ces deux catégories intermédiaires. Notre choix s’est arrêté sur rédaction numérique, qui est la traduction de digital writing, une expression consacrée en anglais.

Ce schéma est loin d’être parfait. Les plus futés d’entre vous aurez remarqué que les catégories ne sont pas exclusives. Par exemple, en ce moment, j’utilise un outil en ligne pour rédiger un billet de blogue qui sera publié sur le web. Je fais donc à la fois de la rédaction électronique et de la rédaction web. De plus, le schéma pourrait inclure au moins un autre niveau. Par exemple, la rédaction pour les sites web pourrait se décliner en autant de types de sites qu’il existe (informationnels, commerciaux, personnels, etc.).

Notre analyse, bien que modeste, constitue une contribution originale à la définition des nouveaux types de rédaction engendrés par le numérique. En rédactologie, comme dans n’importe quelle autre discipline scientifique, nous avons besoin d’utiliser des expressions précises afin de désigner des concepts distinctifs. Mais dans la vie de tous les jours, ne pourrait-on pas se passer de ces qualificatifs? Si la rédaction est toujours numérique, et je ne considère pas ici la liste d’épicerie griffonnée sur un bout de papier, l’expression rédaction numérique n’est-elle pas un pléonasme? Et si l’on réservait le terme rédaction pour la rédaction numérique, devrait-on utiliser une expression spécifique pour la rédaction non numérique? Rédaction traditionnelle? Ancienne? Archaïque? Anumérique?

© Marie-Josée Goulet

L’accessibilité de l’information dans le Web municipal

Dans ce billet, j’ai le plaisir de résumer un entretien que m’a accordé Annie Duplessis, candidate à la maitrise en études langagières à l’UQO. Nous avons parlé de son sujet de mémoire : l’accessibilité de l’information dans les sites Web municipaux. Comme vous le savez, la majorité de l’information est désormais publiée dans le Web et l’information municipale ne fait pas exception. Mais l’information dans les sites municipaux est-elle accessible? Voilà la question de recherche de madame Duplessis.

Annie Duplessis

Annie Duplessis, candidate à la maitrise en études langagières (Crédit photo: Laurence Pelletier)

La question est d’autant plus importante considérant qu’au Québec, 53 % des personnes ayant entre 16 et 65 ans ne possèdent pas le niveau de compétence requis pour fonctionner aisément en société, une situation qui inquiète la jeune chercheuse : « Comment une personne peut-elle s’informer et participer pleinement à la vie citoyenne si elle ne possède pas les compétences minimales pour lire et comprendre un texte? » (Pour les statistiques détaillées, on peut consulter le rapport du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes).

Afin de confirmer l’importance de sa recherche, madame Duplessis a fait ressortir les lacunes des études précédentes ayant porté sur le même sujet. Par exemple, dans une étude publiée en 2010 par le CEFRIO, les sites Web municipaux ont été évalués puis classés en fonction des « meilleures pratiques ». Toutefois, le seul critère utilisé par le CEFRIO est la présence d’informations pertinentes, ce que madame Duplessis juge insuffisant : « Ce n’est pas parce qu’une information est présente dans un site Web municipal qu’elle peut être facilement trouvée, et ce n’est pas parce qu’une information a été trouvée qu’elle est facilement comprise ou accessible ». Cette hypothèse l’a amenée à distinguer entre l’accessibilité à l’information et l’accessibilité de l’information.

Selon madame Duplessis, le plus grand défi de cette recherche consiste à créer la grille d’évaluation qui servira à analyser les sites Web municipaux. En effet, non seulement faut-il recenser tous les critères d’évaluation qui font l’unanimité chez les chercheurs du domaine, mais aussi veiller à l’objectivité de ces critères. Par exemple, l’un des critères souvent mentionnés concerne la longueur des phrases, c’est-à-dire que l’accessibilité de l’information peut être compromise lorsqu’une phrase est trop longue. Mais que signifie « phrase trop longue »? À partir de combien de mots une phrase est-elle longue? Peut-on tolérer quelques phrases longues dans un site Web? Voilà autant de questions auxquelles elle doit réfléchir.

Madame Duplessis m’a confié qu’au terme de sa maitrise, elle aimerait produire un guide de rédaction Web pour les villes. Et ensuite? « Il serait intéressant de compléter cette recherche par une évaluation de l’utilisabilité, c’est-à-dire la facilité avec laquelle les internautes trouvent et comprennent l’information dans le Web. » Madame Duplessis a du pain sur la planche… pour au moins deux carrières universitaires!

Et vous, quelles avenues entrevoyez-vous en lien avec cette recherche?

© Marie-Josée Goulet