Rédiger en anglais langue seconde: quel fardeau!

Dans le cadre de mes activités de recherche, je rédige des articles en anglais. Ce n’est pas une obligation, mais cela fait connaitre mes travaux auprès d’un plus grand public. Qui plus est, les revues scientifiques en français sont en nombre relativement limité dans mon domaine.

Bien que l’anglais soit ma deuxième langue et que je le parle depuis l’âge de 16 ans, c’est pour moi un fardeau de rédiger des textes an anglais. Je cherche mes mots, je doute de la syntaxe, j’arrondis l’orthographe… De plus, rédiger un texte en anglais me prend un temps fou, je perds confiance, je procrastine. Suis-je normale, docteur?

Il semblerait que oui. Dans une étude auprès de 141 chercheurs mexicains (voit note 1), on a montré que le fardeau de rédiger des articles scientifiques en anglais langue seconde était perçu comme plus grand qu’en langue maternelle (dans ce cas-ci l’espagnol). Cette conclusion s’appuie sur les résultats d’un sondage, dans lequel on a demandé aux participants d’évaluer, sur une échelle de 1 à 7, le niveau de difficulté, d’anxiété et d’insatisfaction, d’une part pour la rédaction en espagnol et d’autre part pour la rédaction en anglais. Résultat : les chercheurs mexicains estiment que la rédaction en anglais langue seconde est plus difficile qu’en espagnol, qu’elle cause plus d’anxiété et qu’elle résulte en une plus grande insatisfaction une fois l’article terminé.

Bien entendu, ces résultats sont issus de perceptions, qui sont par définition subjectives. De plus, plusieurs autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte, par exemple le niveau de compétence dans la langue seconde, la discipline scientifique, l’expérience, le genre de texte, etc.

Dans une autre étude (voir note 2), on a utilisé des données plus objectives. L’expérience consistait à faire rédiger des textes par des étudiants universitaires et à enregistrer toutes sortes d’informations avec le logiciel Inputlog. Les étudiants devaient produire un texte dans leur langue maternelle (le néerlandais) et un autre dans leur langue seconde (soit l’anglais, le français, l’espagnol ou l’allemand). L’analyse des résultats a révélé que les étudiants ont tapé moins de mots par minute dans leur langue seconde, qu’ils ont fait plus de pauses et que les pauses ont duré plus longtemps. Donc, ces rédacteurs ont été moins productifs dans leur langue seconde! Voilà qui me réconforte; cette conclusion correspond tout à fait à mon impression de ma productivité en anglais.

Mais, si des personnes perçoivent la rédaction en anglais langue seconde comme un plus grand fardeau qu’en langue maternelle, cela signifie-t-il pour autant qu’elles soient moins productives dans cette langue? Afin de vérifier cette hypothèse, il faudrait combiner les deux méthodes décrites dans ce billet, à savoir enregistrer des informations objectives pendant que des rédacteurs créent un texte en anglais langue seconde, puis recueillir leurs états d’âme dans un questionnaire, idéalement avant et après l’expérience. N’est-ce pas là une belle idée de recherche appliquée en rédactologie? Ah… Si j’avais le temps de faire un deuxième doctorat…

Références

1. David I. Hanauer et Karen Englander (2011). Quantifying the Burden of Writing Research Articles in a Second Language: Data From Mexican Scientists, Written Communication, 28(4), p. 403–416.

2. Luuk Van Waes et Mariëlle Leijten (2015). Fluency in Writing: A Multidimensional Perspective on Writing Fluency Applied to L1 and L2, Computers and Composition, 38, p. 79-95.

© Marie-Josée Goulet

Au-delà du Français au bureau

Vous ne comprenez rien aux travaux que rédigent vos compagnons de classe? Vous en avez marre de récrire les textes de vos collègues de travail? Offrez-leur un manuel de rédaction! Mais attention, pas n’importe lequel. Voici cinq titres qui m’apparaissent complémentaires.

  1. Guide du savoir-écrire, de Jean-Paul Simard, publié en 2005 aux Éditions de l’Homme.

Si un manuel de rédaction peut être mythique, pour moi c’est celui-là. Quand j’étais petite, nous avions à la maison la première édition qui remonte à 1984. Ce manuel décrit plusieurs genres issus des domaines administratif, journalistique et scientifique. Il présente également des techniques de base pour « bien » écrire, en plus de fournir de nombreuses recommandations sur le style. C’est à mon avis l’un des plus complets.

  1. Guide raisonné de rédaction. De l’idée au texte, de Daniel Samson-Legault, publié en 2012 aux Éditions MultiMondes.

Comme son titre l’indique, ce manuel présente la rédaction comme une démarche dont le point de départ est une idée. La rédaction serait-elle donc une activité de conception? (Note: J’emprunte cette idée à mon collègue et ami Éric Kavanagh, professeur à l’École de design à l’Université Laval.) Contrairement au Guide du savoir-écrire, le Guide raisonné de rédaction ne présente pas de « recettes » pour bien écrire, ni de recommandations stylistiques, mais couvre une diversité de genres, dont plusieurs sont journalistiques (communiqué, entrevue, billet, reportage, éditorial, etc.).

  1. De la lettre à la page web, d’Isabelle Clerc et Éric Kavanagh, publié en 2006 aux Publications du Québec.

Ce manuel aborde la rédaction dans la perspective des communications entre le gouvernement et les citoyens. Après avoir présenté la démarche de rédaction, les auteurs se concentrent sur cinq genres administratifs : la lettre, le courriel, le formulaire papier, le formulaire électronique et le site web (ce dernier point est d’ailleurs un avantage majeur en comparaison avec les autres ouvrages). En bref, De la lettre à la page web est un incontournable pour les rédacteurs du service public!

  1. Le français scientifique : guide de rédaction et de vulgarisation, de Jacques Leclerc, publié en 1999 aux Éditions Linguatech.

Ce manuel décrit quelques genres scientifiques (article, synthèse, etc.) et aborde les deux qualités essentielles de l’article scientifique, à savoir l’objectivité et la précision. On y consacre en outre tout un chapitre sur l’argumentation, en plus d’aborder la vulgarisation et le lexique scientifique. C’est l’un des ouvrages que j’ai utilisés pour créer le cours Rédaction technique et scientifique à l’UQO.

  1. La profession de rédacteur, de Jean Dumas, publié en 2009 aux Éditions Fides.

Ce livre n’est pas un manuel de rédaction à proprement parler, mais plutôt un essai sur la profession de rédacteur. Quelles qualités doit-il posséder? Quels défis l’attendent sur le marché du travail? Comment choisir entre le travail autonome ou salarié? Très utile pour les personnes qui commencent des études en rédaction et pour celles qui envisagent de démarrer leur entreprise de rédaction.

En conclusion, on me demande souvent si je recommande Le français au bureau. Eh bien, s’il ne figure pas dans cette liste, c’est parce que je ne le considère pas comme un manuel de rédaction à proprement parler…

Aimeriez-vous contribuer à la bibliothèque du rédacteur? Proposez un titre avec un commentaire!

Révisez vos textes comme vous traitez les bons vins

Lorsque j’expose à mes étudiants la démarche de production d’un document de qualité professionnelle, j’insiste sur l’importance de faire décanter le texte avant de le réviser. L’expression « faire décanter le texte » (voir note) réfère évidemment à la décantation du vin, qui consiste à laisser reposer le liquide dans un récipient afin que les particules solides s’y déposent au fond.

Le vin, c’est le texte. Lorsque vous composez un texte, votre cerveau construit des représentations (ou images) de ce texte. Toutefois, ces représentations ne concorderaient pas exactement avec la réalité, du moins pas chez les rédacteurs moins expérimentés. En d’autres mots, les représentations mentales créées par le cerveau pendant la rédaction d’un texte brouilleraient notre capacité à voir le véritable texte. On ne voit plus les fautes. C’est donc dire que le texte qu’on voit tout de suite après l’avoir écrit est comme un vin dans lequel nagent des particules: il est embrouillé. (C’est beau comme image, non?)

Il existe des preuves scientifiques à l’appui de cette théorie. Dans une étude conduite en 1993, deux chercheurs américains ont demandé à des étudiants de corriger un texte rédigé par eux-mêmes et un texte rédigé par une autre personne. Résultat : les étudiants ayant fait la révision 20 minutes après la rédaction ont eu plus de difficulté à détecter les erreurs dans leur propre texte, tandis que ceux ayant fait la révision 2 semaines après ont détecté leurs propres erreurs, avec un taux de réussite équivalent à la révision du texte d’une autre personne. L’explication est simple : les étudiants du premier groupe se sont basés sur la représentation mentale de leur propre texte, tandis que les étudiants du deuxième groupe n’avaient plus accès à cette représentation, comme lorsqu’on corrige un texte rédigé par autrui.

J’ai conduit ma petite expérience maison, avec le texte que vous avez sous les yeux. Après avoir fait décanter le texte 30 minutes, j’ai apporté 18 modifications. Après l’avoir fait décanter 11 jours (ne faites pas cela avec du vin), j’ai apporté 34 modifications supplémentaires. Il n’y avait pas de faute comme telle, mais croyez-moi : cette version est meilleure!

En conclusion, plus longtemps on fait décanter son texte, meilleure sera la qualité de la révision. Si cela pouvait être vrai pour tous les vins…

Note: Je ne peux affirmer hors de tout doute que je suis la mère de cette expression, mais la probabilité est assez élevée.

© Marie-Josée Goulet

L’accessibilité de l’information dans le Web municipal

Dans ce billet, j’ai le plaisir de résumer un entretien que m’a accordé Annie Duplessis, candidate à la maitrise en études langagières à l’UQO. Nous avons parlé de son sujet de mémoire : l’accessibilité de l’information dans les sites Web municipaux. Comme vous le savez, la majorité de l’information est désormais publiée dans le Web et l’information municipale ne fait pas exception. Mais l’information dans les sites municipaux est-elle accessible? Voilà la question de recherche de madame Duplessis.

Annie Duplessis

Annie Duplessis, candidate à la maitrise en études langagières (Crédit photo: Laurence Pelletier)

La question est d’autant plus importante considérant qu’au Québec, 53 % des personnes ayant entre 16 et 65 ans ne possèdent pas le niveau de compétence requis pour fonctionner aisément en société, une situation qui inquiète la jeune chercheuse : « Comment une personne peut-elle s’informer et participer pleinement à la vie citoyenne si elle ne possède pas les compétences minimales pour lire et comprendre un texte? » (Pour les statistiques détaillées, on peut consulter le rapport du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes).

Afin de confirmer l’importance de sa recherche, madame Duplessis a fait ressortir les lacunes des études précédentes ayant porté sur le même sujet. Par exemple, dans une étude publiée en 2010 par le CEFRIO, les sites Web municipaux ont été évalués puis classés en fonction des « meilleures pratiques ». Toutefois, le seul critère utilisé par le CEFRIO est la présence d’informations pertinentes, ce que madame Duplessis juge insuffisant : « Ce n’est pas parce qu’une information est présente dans un site Web municipal qu’elle peut être facilement trouvée, et ce n’est pas parce qu’une information a été trouvée qu’elle est facilement comprise ou accessible ». Cette hypothèse l’a amenée à distinguer entre l’accessibilité à l’information et l’accessibilité de l’information.

Selon madame Duplessis, le plus grand défi de cette recherche consiste à créer la grille d’évaluation qui servira à analyser les sites Web municipaux. En effet, non seulement faut-il recenser tous les critères d’évaluation qui font l’unanimité chez les chercheurs du domaine, mais aussi veiller à l’objectivité de ces critères. Par exemple, l’un des critères souvent mentionnés concerne la longueur des phrases, c’est-à-dire que l’accessibilité de l’information peut être compromise lorsqu’une phrase est trop longue. Mais que signifie « phrase trop longue »? À partir de combien de mots une phrase est-elle longue? Peut-on tolérer quelques phrases longues dans un site Web? Voilà autant de questions auxquelles elle doit réfléchir.

Madame Duplessis m’a confié qu’au terme de sa maitrise, elle aimerait produire un guide de rédaction Web pour les villes. Et ensuite? « Il serait intéressant de compléter cette recherche par une évaluation de l’utilisabilité, c’est-à-dire la facilité avec laquelle les internautes trouvent et comprennent l’information dans le Web. » Madame Duplessis a du pain sur la planche… pour au moins deux carrières universitaires!

Et vous, quelles avenues entrevoyez-vous en lien avec cette recherche?

© Marie-Josée Goulet

Êtes-vous un rédacteur de type Zola ou Valéry?

En critique génétique, un courant linguistico-littéraire, on étudie l’activité d’un auteur donné à partir des diverses traces que ce dernier a laissées: brouillons, plans, schémas, versions successives, épreuves, etc. Ainsi, on a déterminé que Zola produisait plusieurs plans avant de passer de l’idée au texte (approche par programme), tandis que Valéry passait directement de l’idée au texte, puis révisait, puis recommençait à écrire (approche par processus).

En psychologie cognitive, un autre courant lié aux études langagières, on distingue deux méthodes générales de rédaction : classique et romantique. La méthode classique consiste à créer un plan du texte avant d’entreprendre la composition, à la manière de Zola. Dans la méthode classique, on exécute les étapes du processus de rédaction dans l’ordre suivant : planification, traduction des idées en mots et révision. C’est la méthode canonique, celle habituellement enseignée à l’école. Personnellement, j’ai besoin de planifier avant d’écrire. (Tiens, tiens… Est-ce là une caractéristique qui pourrait expliquer pourquoi j’adore lire Zola?)

Quant à elle, la méthode romantique (je n’invente rien : les spécialistes la désignent vraiment de cette manière) peut être définie comme une stratégie consistant à alterner entre les phases de « liberté », c’est-à-dire celles où le rédacteur exprime librement ses idées dans un flot continu de mots, et les phases de « contrôle », c’est-à-dire celles où le rédacteur évalue et corrige son texte. Dans la méthode romantique, les étapes du processus de rédaction se présentent dans un ordre différent que dans la méthode classique : on traduit d’abord les idées en mots, on révise puis on planifie la suite. C’est donc dire que la planification n’est possible qu’au terme d’au moins une phase de composition-révision, à la manière de Valéry.

Et vous? Êtes-vous de type Zola (classique) ou Valéry (romantique)? Si vous répondez les deux, vous n’êtes pas dans le champ! Les méthodes classique et romantique ne sont pas exclusives. J’irais même jusqu’à dire que ni l’un ni l’autre des extrêmes n’est souhaitable. Par exemple, le fait de s’abstenir de déroger à son plan pendant la composition pourrait nuire à la créativité. Par ailleurs, le fait que les écrivains adoptant la méthode romantique consacrent eux aussi du temps à la planification confirme à mon avis toute l’importance de cette phase dans le processus de rédaction. Qu’en pensez-vous?

© Marie-Josée Goulet

Note: Ce billet est largement inspiré de l’article « The study of professional writing. A joint contribution from cognitive psychology and genetic criticism », écrit par Denis Alamargot et Jean-Louis Lebrave, publié en 2010 dans la revue scientifique European Psychologist, vol. 15(1), pages 12-22.