Nous sommes tous des rédacteurs professionnels

En rédactologie, on distingue normalement deux types de rédacteurs : les rédacteurs professionnels et les rédacteurs fonctionnels. Dans ce modèle, les rédacteurs professionnels sont ceux pour qui l’activité principale consiste à rédiger des textes. Ils peuvent être pigistes ou employés d’une organisation. Pour les rédacteurs fonctionnels, la rédaction constitue une activité parmi d’autres. Par exemple, dans le cadre de mes fonctions de professeure, je rédige toutes sortes de textes, mais cela ne représente pas ma seule activité.

Selon cette terminologie, je serais considérée comme une rédactrice fonctionnelle et non comme une rédactrice professionnelle. Cela est absurde, puisque j’enseigne la rédaction professionnelle! Vous l’aurez compris: je suis en crise existentielle.

Par ailleurs, il me semble que le qualificatif ‘fonctionnel’ est connoté négativement, contrairement à ‘professionnel’, qui renvoie à une image positive. Qualifier un rédacteur de « fonctionnel » ne revient-il pas à dire qu’il est fonctionnel en rédaction, mais qu’il lui manque quelque chose? D’ailleurs, et c’est peut-être pour cette raison, certains rédactologues utilisent l’adjectif ‘occasionnel’ plutôt que ‘fonctionnel’.

Je serais donc une rédactrice occasionnelle. Cela ne me satisfait pas.

Comment alors nommer les personnes qui rédigent des textes dans le cadre de leur travail, mais pour qui la rédaction n’est pas la seule activité? Dans un billet précédent, j’ai utilisé l’expression ‘travailleurs du texte’, mais, soyons francs, cette expression ne se répandra pas dans les écrits scientifiques. Et si la rédaction professionnelle incluait toutes les activités de rédaction réalisées dans le cadre du travail? La policière qui rédige un rapport d’enquête, le fonctionnaire qui rédige une note d’information, l’enseignant qui rédige un manuel pédagogique (eh oui, j’en reviens toujours à moi)… Toutes ces personnes font de la rédaction professionnelle!

Voilà. Je me sens mieux.

© Marie-Josée Goulet

Technologies de rédaction : que nous réserve le futur?

On oublie parfois que les technologies de rédaction ne datent pas d’hier. Selon Brian Gabrial, professeur de journalisme à l’Université Concordia, on peut les classer dans quatre catégories.

  • Technologies manuelles : tablette (d’argile), doigt (humain), papyrus, roseau, plume, crayon, papier, etc.
  • Technologies mécaniques : presse de Gutenberg et machine à écrire.
  • Technologies électriques : télégraphe et télécopieur.
  • Technologies électroniques : ordinateur, traitement de texte, internet, etc.

Nous en sommes donc à l’ère électronique des technologies de rédaction. Que nous réserve le futur? Dans le cadre d’un sondage pancanadien sur les outils informatiques (voir note), j’ai posé la question à plus de 400 rédacteurs professionnels. Il en ressort les points suivants.

Selon les rédacteurs canadiens, les logiciels de reconnaissance vocale seront de plus en plus performants et pourraient même remplacer les claviers. De quoi réjouir les personnes qui souffrent de tendinites! Je me demande toutefois comment nous pourrons concilier ce mode de rédaction et le partage des espaces de travail…

Par ailleurs, les rédacteurs canadiens croient que la rédaction s’effectuera de plus en plus de manière collaborative. Dans certains milieux de travail, la rédaction s’effectue depuis longtemps en collaboration, mais il faut admettre que les nouvelles technologies facilitent la collaboration. Pour ne donner qu’un exemple, Google Drive permet à plusieurs personnes de travailler sur un texte en même temps, ce qu’on appelle la rédaction collaborative synchrone.

De plus, les rédacteurs canadiens ont formulé des demandes précises envers l’industrie langagière. Premièrement, ils ont souligné la nécessité de mettre l’accent sur la convivialité des outils. S’il est raisonnable de penser qu’une entreprise évalue son outil avant de le commercialiser, on peut aussi supposer que la plupart le font individuellement, indépendamment des autres outils qu’utilisent les rédacteurs. J’ai d’ailleurs déjà abordé la question de l’intégration des outils dans un billet précédent. Enfin, les rédacteurs ont mentionné qu’ils avaient besoin de formation sur les outils informatiques, non seulement pour les nouveaux outils à venir, mais également pour ceux qu’ils utilisent déjà.

Je parie que nous aurons le sourire aux lèvres lorsque nous relirons ce billet dans quelques années. Certaines choses se seront probablement améliorées, mais d’autres n’auront pas changé. Quelles sont vos prédictions? Quelle sera la prochaine technologie de rédaction?

Référence citée: Gabrial, Brian (2008). « History of Writing Technologies », In Handbook of Research on Writing: History, Society, School, Individual Text, sous la dir. de Charles Bazerman, p. 23-33. New York: Lawrence Erlbaum Associates.

Note: Ce document n’est disponible qu’en anglais.

© Marie-Josée Goulet

Rédiger en anglais langue seconde: quel fardeau!

Dans le cadre de mes activités de recherche, je rédige des articles en anglais. Ce n’est pas une obligation, mais cela fait connaitre mes travaux auprès d’un plus grand public. Qui plus est, les revues scientifiques en français sont en nombre relativement limité dans mon domaine.

Bien que l’anglais soit ma deuxième langue et que je le parle depuis l’âge de 16 ans, c’est pour moi un fardeau de rédiger des textes an anglais. Je cherche mes mots, je doute de la syntaxe, j’arrondis l’orthographe… De plus, rédiger un texte en anglais me prend un temps fou, je perds confiance, je procrastine. Suis-je normale, docteur?

Il semblerait que oui. Dans une étude auprès de 141 chercheurs mexicains (voit note 1), on a montré que le fardeau de rédiger des articles scientifiques en anglais langue seconde était perçu comme plus grand qu’en langue maternelle (dans ce cas-ci l’espagnol). Cette conclusion s’appuie sur les résultats d’un sondage, dans lequel on a demandé aux participants d’évaluer, sur une échelle de 1 à 7, le niveau de difficulté, d’anxiété et d’insatisfaction, d’une part pour la rédaction en espagnol et d’autre part pour la rédaction en anglais. Résultat : les chercheurs mexicains estiment que la rédaction en anglais langue seconde est plus difficile qu’en espagnol, qu’elle cause plus d’anxiété et qu’elle résulte en une plus grande insatisfaction une fois l’article terminé.

Bien entendu, ces résultats sont issus de perceptions, qui sont par définition subjectives. De plus, plusieurs autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte, par exemple le niveau de compétence dans la langue seconde, la discipline scientifique, l’expérience, le genre de texte, etc.

Dans une autre étude (voir note 2), on a utilisé des données plus objectives. L’expérience consistait à faire rédiger des textes par des étudiants universitaires et à enregistrer toutes sortes d’informations avec le logiciel Inputlog. Les étudiants devaient produire un texte dans leur langue maternelle (le néerlandais) et un autre dans leur langue seconde (soit l’anglais, le français, l’espagnol ou l’allemand). L’analyse des résultats a révélé que les étudiants ont tapé moins de mots par minute dans leur langue seconde, qu’ils ont fait plus de pauses et que les pauses ont duré plus longtemps. Donc, ces rédacteurs ont été moins productifs dans leur langue seconde! Voilà qui me réconforte; cette conclusion correspond tout à fait à mon impression de ma productivité en anglais.

Mais, si des personnes perçoivent la rédaction en anglais langue seconde comme un plus grand fardeau qu’en langue maternelle, cela signifie-t-il pour autant qu’elles soient moins productives dans cette langue? Afin de vérifier cette hypothèse, il faudrait combiner les deux méthodes décrites dans ce billet, à savoir enregistrer des informations objectives pendant que des rédacteurs créent un texte en anglais langue seconde, puis recueillir leurs états d’âme dans un questionnaire, idéalement avant et après l’expérience. N’est-ce pas là une belle idée de recherche appliquée en rédactologie? Ah… Si j’avais le temps de faire un deuxième doctorat…

Références

1. David I. Hanauer et Karen Englander (2011). Quantifying the Burden of Writing Research Articles in a Second Language: Data From Mexican Scientists, Written Communication, 28(4), p. 403–416.

2. Luuk Van Waes et Mariëlle Leijten (2015). Fluency in Writing: A Multidimensional Perspective on Writing Fluency Applied to L1 and L2, Computers and Composition, 38, p. 79-95.

© Marie-Josée Goulet

Réflexion sur quelques emplois en rédaction

Les étudiants à qui j’enseigne la rédaction me demandent souvent quels emplois les attendent une fois leur diplôme universitaire en main. Afin de leur répondre adéquatement, je me balade à temps perdu sur les sites d’emplois. Voici une brève réflexion sur mes trouvailles de la semaine.

D’abord, certains sites offrent dans leurs options de recherche la catégorie «rédaction et traduction». Rien d’étonnant dans ce mariage, étant donné que plusieurs des compétences requises pour exercer ces deux professions sont connexes, certaines même similaires. L’on peut toutefois s’étonner que certains emplois impliquent une part de traduction, alors que le titre du poste ne le mentionne pas. Par exemple, dans une annonce de Coordonnateur des contenus et rédacteur, il est écrit que la personne sera «responsable de la gestion des projets de la firme pour tout ce qui touche la planification des contenus, la rédaction et la traduction». Dans un autre exemple, le poste s’intitule Rédacteur et l’une des tâches est décrite ainsi: «Collaborer avec tous les membres de l’équipe du marketing dans la réalisation du volet rédactionnel de leurs mandats respectifs et procéder à la création, la révision, la correction d’épreuves et la traduction de contenus». Pour ces employeurs, la rédaction engloberait donc la traduction, ce qui est évidemment inexact.

Je suis d’autant plus contrariée que dans cette dernière annonce, l’employeur exige un diplôme en communication ou en journalisme, alors que les tâches décrites relèvent davantage de la rédaction. L’annonce mentionne bien «diplôme équivalent» dans les exigences, mais cela ne suffit pas à m’empêcher de penser que les formations universitaires en rédaction et en traduction sont méconnues.

Toujours dans la même annonce, je remarque que l’on demande au rédacteur de pouvoir produire une grande diversité de textes: descriptions de produits, textes publicitaires, mémos, contenus des médias sociaux, rapports de recherche, etc. À ma connaissance, les programmes de communication ou de journalisme n’abordent pas les genres administratifs que sont les mémos et les rapports. J’avancerais même que dans certains programmes de communication, la rédaction est peu présente de manière générale. L’on est donc en droit de s’interroger sur l’adéquation entre la formation exigée et la nature de certains emplois. Selon moi, afin de pouvoir s’acquitter convenablement des tâches décrites dans l’annonce précitée, une personne devrait posséder une formation en rédaction ET en communication.

Enfin, dans une autre offre d’emploi que j’ai consultée cette semaine, on annonce un poste de Rédacteur SEO. SEO… Sérieux Efficace Organisé? Je suis trop drôle. SEO, c’est l’acronyme de «search engine optimization». En français: optimisation pour les moteurs de recherche. On décrit donc, dans cette annonce, une personne capable d’appliquer les techniques de rédaction permettant d’augmenter la visibilité des pages web dans les résultats des moteurs de recherche. On utilise aussi l’expression «référencement naturel» pour désigner les pratiques de rédaction SEO. Cet exemple est révélateur de nouvelles compétences que certains employeurs ont attribuées aux rédacteurs. À mon avis, les rédacteurs devraient s’approprier rapidement ces expertises liées aux contenus web et aux médias sociaux. Sinon, d’autres le feront…

Pour conclure, je suis plus que jamais convaincue que plusieurs emplois requièrent des compétences avancées en rédaction, mais que cela n’est pas toujours explicite dans le nom du poste ou dans les diplômes exigés. Mon conseil aux chercheurs d’emploi: postulez même si vous ne correspondez pas exactement au profil demandé.

© Marie-Josée Goulet

Cliché rédactologique

Il est devenu cliché de dire que nous vivons à une époque où l’on écrit comme jamais. Mais comme je suis un mouton, je le répète à mon tour : nous vivons à une époque où l’on écrit comme jamais. Que signifie cette affirmation? Pour certains, elle réfère au fait que dans les communications personnelles, l’écriture a repris le dessus sur l’oral. J’écris repris, car avant l’invention du téléphone, les gens écrivaient des lettres. Mais aujourd’hui, n’avez-vous pas, comme moi, le réflexe d’écrire un message plutôt que de composer un numéro lorsque vous voulez contacter un ami ou un parent?

Cette omniprésence de l’écriture s’observe également dans la sphère professionnelle, par exemple dans les organisations gouvernementales. J’ai déjà fait allusion à l’importance de la rédaction dans les activités administratives (voir mon billet sur les travailleurs du texte) et je ne suis pas la seule à faire ce lien! Selon Daniel Caron, professeur à l’ÉNAP, tout le fonctionnement de l’État repose sur la production documentaire (voir note 1), par exemple les procès-verbaux, les notes de breffage, les politiques, les directives, etc. N’est-il donc pas étrange que les programmes universitaires en gestion comprennent si peu (voire aucun) cours de rédaction professionnelle?

Un autre facteur lié à l’omniprésence de l’écriture dans nos vies est celui de la mobilité, rendue possible grâce aux nouvelles technologies. Le fait de pouvoir transporter son dispositif d’écriture dans l’autobus, au café ou au parc favorise la communication écrite. Certains diront que l’on privilégie la communication avec des interlocuteurs virtuels, au détriment des personnes physiquement présentes, mais je ne m’aventurerai pas davantage sur ce terrain glissant (comprendre ici : c’est un débat récurrent avec les membres de ma famille).

Et les médias sociaux dans tout cela? Sont-ils étudiés par les rédactologues? Bien sûr que oui! Plusieurs chercheurs vont même jusqu’à inclure dans leur typologie les podcasts, les vidéos et autres documents multimédias, puisque pour créer ces documents il faut (normalement) passer par une phase d’écriture. Christina Haas résume bien cette position: « Les rédacteurs sont des concepteurs (et des utilisateurs) de documents multimédias et des producteurs de vidéos numériques; les commentateurs sportifs se révèlent être des rédacteurs, et tout le monde devient éditeur dans Wikipédia » (voir note 2). Bref, nous vivons à une époque où l’on écrit comme jamais. Désolée pour le cliché.

Note 1: Cette citation est tirée du texte La production documentaire dans les administrations publiques: enjeux et pistes de solution, dans Secrets d’États: les principes qui guident l’administration publique et ses enjeux contemporains, Presses de l’Université Laval, Québec, 2011, p. 320.

Note 2: La citation est une traduction libre de “[w]riters are designers (and users) of multimodal ensembles and producers of digital video productions; sports commentators turn out to be writers, and ‘everyperson’ is a Wikipedia editor”, tirée de la p. 165 d’un article publié en 2008 dans la revue Written Communication.

© Marie-Josée Goulet