Cliché rédactologique

Il est devenu cliché de dire que nous vivons à une époque où l’on écrit comme jamais. Mais comme je suis un mouton, je le répète à mon tour : nous vivons à une époque où l’on écrit comme jamais. Que signifie cette affirmation? Pour certains, elle réfère au fait que dans les communications personnelles, l’écriture a repris le dessus sur l’oral. J’écris repris, car avant l’invention du téléphone, les gens écrivaient des lettres. Mais aujourd’hui, n’avez-vous pas, comme moi, le réflexe d’écrire un message plutôt que de composer un numéro lorsque vous voulez contacter un ami ou un parent?

Cette omniprésence de l’écriture s’observe également dans la sphère professionnelle, par exemple dans les organisations gouvernementales. J’ai déjà fait allusion à l’importance de la rédaction dans les activités administratives (voir mon billet sur les travailleurs du texte) et je ne suis pas la seule à faire ce lien! Selon Daniel Caron, professeur à l’ÉNAP, tout le fonctionnement de l’État repose sur la production documentaire (voir note 1), par exemple les procès-verbaux, les notes de breffage, les politiques, les directives, etc. N’est-il donc pas étrange que les programmes universitaires en gestion comprennent si peu (voire aucun) cours de rédaction professionnelle?

Un autre facteur lié à l’omniprésence de l’écriture dans nos vies est celui de la mobilité, rendue possible grâce aux nouvelles technologies. Le fait de pouvoir transporter son dispositif d’écriture dans l’autobus, au café ou au parc favorise la communication écrite. Certains diront que l’on privilégie la communication avec des interlocuteurs virtuels, au détriment des personnes physiquement présentes, mais je ne m’aventurerai pas davantage sur ce terrain glissant (comprendre ici : c’est un débat récurrent avec les membres de ma famille).

Et les médias sociaux dans tout cela? Sont-ils étudiés par les rédactologues? Bien sûr que oui! Plusieurs chercheurs vont même jusqu’à inclure dans leur typologie les podcasts, les vidéos et autres documents multimédias, puisque pour créer ces documents il faut (normalement) passer par une phase d’écriture. Christina Haas résume bien cette position: « Les rédacteurs sont des concepteurs (et des utilisateurs) de documents multimédias et des producteurs de vidéos numériques; les commentateurs sportifs se révèlent être des rédacteurs, et tout le monde devient éditeur dans Wikipédia » (voir note 2). Bref, nous vivons à une époque où l’on écrit comme jamais. Désolée pour le cliché.

Note 1: Cette citation est tirée du texte La production documentaire dans les administrations publiques: enjeux et pistes de solution, dans Secrets d’États: les principes qui guident l’administration publique et ses enjeux contemporains, Presses de l’Université Laval, Québec, 2011, p. 320.

Note 2: La citation est une traduction libre de “[w]riters are designers (and users) of multimodal ensembles and producers of digital video productions; sports commentators turn out to be writers, and ‘everyperson’ is a Wikipedia editor”, tirée de la p. 165 d’un article publié en 2008 dans la revue Written Communication.

© Marie-Josée Goulet